Voiture électrique : la France change de vitesse, le marché reste au point mort

Pour la première fois, le « zéro émission » est la motorisation reine d’un mois d’immatriculations. Mais derrière le record d’août, le marché convalescent, la vague chinoise et le brouillard européen dessinent une transition à deux vitesses.

Il y a des chiffres qui claquent comme une portière et d’autres qui grincent comme un frein. Ceux d’août 2026 sont des deux sortes. Avec 36 159 unités et 38,3 % de part de marché, la voiture électrique a devancé l’hybride et s’est hissée, pour la première fois, au rang de motorisation la plus immatriculée de France sur un mois. Un sacre, donc, mais un sacre estival, dans un mois où les concessions tournent au ralenti et où les flottes d’entreprise font pencher la balance.

Le symbole est fort, la route reste longue.

Un marché qui se remet, mais cahin-caha

Que le lecteur pressé se rassure : le marché n’est pas en panne sèche. Août a vu 94 351 voitures particulières neuves immatriculées, soit 7,4 % de plus qu’un an plus tôt, et le cumul depuis janvier atteint 1 078 348 unités, en hausse de 3 %. Mais le lecteur attentif remarquera l’astérisque. Une fois neutralisé l’effet du calendrier, la progression du mois tombe à 2,29 %. Autrement dit, moins un rebond qu’un simple tressaillement.

Le contexte, lui, n’invite pas à l’euphorie. Le marché demeure encore de plus de 30 % en deçà de son niveau d’avant 2019, et janvier 2026 avait été l’un des pires mois de janvier depuis une quinzaine d’années. La France automobile ressemble à ces convalescents qui ont retrouvé l’appétit sans avoir retrouvé les jambes : elle avance, mais elle boite.

Ce paradoxe est au cœur de la période. Les volumes stagnent, la composition du marché, elle, se métamorphose à grande vitesse. Le nombre de voitures vendues change peu. Ce qui change, c’est ce qu’il y a sous le capot, ou plutôt ce qui n’y est plus.

Le leasing social, locomotive sous perfusion

Reste à savoir qui pousse la machine. En bonne place figure l’État, dont la batterie de mesures a remis l’électrique sur les rails. Le 10 avril, lors d’une allocution télévisée, le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la relance rapide du leasing social dès juin, en l’ouvrant à de nouveaux publics. Le contexte s’y prêtait : les prix à la pompe s’envolaient et la voiture thermique devenait, pour les ménages modestes, un gouffre plus qu’un moyen de transport.

Le succès a été fulgurant, au point de tourner à la pénurie. Le ministère de la Transition écologique recense vingt modèles éligibles, mais les volumes prévus ont tous été réservés, et plusieurs constructeurs affichent certains modèles comme épuisés. Le dispositif a donc rencontré son public avant d’avoir rencontré son plafond. Aucune date de fin n’a été publiée, ce qui laisse planer la question qui fâche : que se passera-t-il quand le robinet se refermera ?

Car l’électrique français reste, en partie, un marché sous assistance. À l’autre bout de la chaîne, une aide carburant de 100 euros pour les gros rouleurs, prolongée jusqu’au 30 septembre 2026, doit s’éteindre demain, sauf nouveau coup de pouce de dernière minute. Le calendrier a de l’humour : on retire la béquille à la veille du grand salon.

La vague chinoise : ne pas rater le virage

Sur cette route en chantier, un concurrent double par la droite. En août, les cinq principales marques chinoises ont cumulé 6 836 immatriculations, soit 7,2 % du marché. MG, BYD, Jaecoo, Omoda, Xpeng, Leapmotor ou Aion ne sont plus des curiosités de salon : ce sont des concurrents installés, aux tarifs agressifs, qui misent sur l’électrique et l’hybride rechargeable pour rouler sur les plates-bandes des généralistes européens.

Le Mondial de l’Auto, qui ouvre ses portes le 12 octobre à Paris, en donnera la mesure. Plus de soixante constructeurs ont confirmé leur venue à la porte de Versailles, dont une vingtaine de marques chinoises. Après des éditions marquées par les défections, le salon fait le plein, et c’est l’Empire du Milieu qui occupe le terrain.

Autre surprise du chef : l’Américain. En août, le Tesla Model Y est monté sur la première marche du marché français avec 4 622 immatriculations. Sur le mois, les ventes de Tesla en France ont bondi de près de 279 %, un chiffre à manier avec des pincettes, tant la base de comparaison était basse. Reste que la marque de Fremont, que l’on disait en panne de charisme sur le Vieux Continent, semble avoir retrouvé le chemin des bornes.

Le diesel, sortie de route

Pendant que l’électrique monte en régime, le vétéran cale. Avec 1 816 unités, soit 2 % du marché en août, le diesel est passé derrière l’essence-GPL. Il y a vingt ans, cette phrase eût semblé un canular. Le moteur qui fit la gloire des berlines françaises, et la fortune de plusieurs constructeurs, rend les clés sans tapage, victime tout à la fois de la fiscalité, des restrictions de circulation et d’une défiance que les consommateurs ne cachent plus.

Le thermique ne disparaît pas pour autant. Il se déguise. Au Mondial, la moitié de l’offre exposée par Renault reste hybride, et plusieurs constructeurs continuent d’investir dans des motorisations thermiques électrifiées. La transition n’est pas un interrupteur, c’est un variateur : on ne passe pas du noir au blanc, on baisse la lumière par paliers.

Flottes et occasion : les coulisses de la transition

Le vrai moteur de l’électrique n’est pas toujours celui que l’on croit. Ce sont les flottes d’entreprise qui tirent la cordée. En août, l’électrique a représenté 42 % des immatriculations dans les flottes, portée par la fiscalité verte. Le particulier hésite, le gestionnaire de parc calcule. Et quand la fiscalité fait le calcul à sa place, la facture finit par parler plus fort que les états d’âme. M

Cette poussée des entreprises prépare, en filigrane, le marché de demain : celui de l’occasion. Seul segment d’occasion en croissance, l’électrique a progressé de 32 % en août. C’est le chaînon manquant : c’est par l’occasion que l’électrique deviendra populaire, au sens propre. Le particulier qui ne peut s’offrir du neuf cherche son ticket d’entrée sur le marché de la seconde main, et les premières générations de voitures d’entreprise commencent à lui tendre les clés.

Reste l’obstacle que les professionnels du secteur nomment sans détour : le désir. « Tant que l’électrique ne sera pas désirable, la transition n’aura pas lieu », avertit Ludovic Coutant, d’Advenir. La formule a le mérite de la franchise. On peut subventionner un achat ; on ne peut pas décréter une envie. Le prix, l’autonomie, la recharge, la valeur de revente : autant de cahiers des charges qui décident, bien plus que les slogans, de ce qui finit dans le garage.

Bruxelles, Paris : le flou au bout du tunnel

Dernier virage, et non le moindre : le cadre politique. L’échéance de 2035, qui doit interdire la vente de véhicules neufs émettant à l’échappement, divise jusque dans les états-majors. Paris a demandé que les hybrides rechargeables et les moteurs alimentés par des carburants de synthèse ou des biocarburants restent autorisés après 2035, tandis que le patron de Stellantis, Antonio Filosa, juge l’objectif « pas réaliste tel que défini ». Le message est limpide : on veut bien prendre l’autoroute, mais avec des sorties de secours.

Côté villes, le tableau n’est pas plus net. L’Assemblée nationale a voté la suppression des zones à faibles émissions, un texte dont le destin final reste suspendu au parcours législatif. Pour l’automobiliste, l’effet est immédiat : quelle règle demain ? Investir dans une électrique quand la contrainte qui la justifiait vacille, c’est rouler dans le brouillard, phares allumés mais visibilité réduite.

Le Mondial, rendez-vous de vérité

C’est dans ce climat que s’ouvrira, le 12 octobre, la 91e édition du Mondial de l’Auto. Trois lignes de force se dégagent. D’abord, la démocratisation : le segment B électrique, longtemps délaissé au profit des SUV haut de gamme, se densifie enfin, avec les Polo, Cupra Raval ou Ioniq 3. Ensuite, la coexistence des motorisations, qui prouve que le thermique électrifié n’a pas dit son dernier mot. Enfin, l’offensive chinoise, qui installera à Paris ses têtes de gondole comme on plante un drapeau.

Ce salon sera moins une vitrine qu’un test grandeur nature : celui d’une industrie qui doit convaincre à la fois les acheteurs, les législateurs et les actionnaires, trois publics dont les attentes ne roulent pas au même rythme.

Feu vert, mais clignotant allumé

À l’heure du bilan, une conclusion s’impose : l’électrique n’est plus un pari, c’est un fait. Les immatriculations d’août en portent la marque, les flottes en font leur norme, l’occasion s’en empare peu à peu. La voiture zéro émission est sortie du garage.

Mais un fait n’est pas une victoire. Le marché reste cabossé, les aides dictent le tempo, les concurrents chinois serrent la corde et les règles du jeu changent d’un rond-point à l’autre. La France de l’automobile a passé la seconde. Elle n’a pas encore trouvé la bonne vitesse de croisière.

Reste à savoir si le conducteur suivra. Car c’est lui, en dernier ressort, qui tient le volant.

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