ÉDUCATION · ENQUÊTE
Environ 115 000 étudiants français font leurs études hors de France. Belgique, Canada, Suisse : la francophonie reste le premier point de chute, tandis que le paysage des destinations se recompose.
Par la rédaction du Journal de France · Publié le 30 septembre 2026
Chaque été, le même rituel. Les résultats du bac tombent, les vœux Parcoursup se confirment ou s’effondrent, et, en parallèle, un autre dossier avance en silence : celui d’une université à Bruxelles, à Montréal ou à Lausanne. Longtemps réservé aux familles bilingues ou aux enfants d’expatriés, le départ à l’étranger après le bac s’est banalisé. Il n’a pourtant pas encore trouvé sa place dans le grand récit de l’orientation à la française.
Un phénomène massif, mais discret
Les chiffres frappent par leur ampleur. Selon Campus France, près de 114 000 étudiants français ont suivi une mobilité diplômante à l’étranger en 2022, soit 20 % de plus qu’en 2017. Une note du SIES de septembre 2025, relayée par AEF Info, fait état d’un chiffre voisin, autour de 115 000, ce qui suggère une stabilisation à un niveau élevé.
Cette progression n’empêche pas la France de perdre du terrain sur la scène mondiale : elle est désormais septième pays d’origine des étudiants mobiles, alors qu’elle occupait la sixième place dans les éditions précédentes des Chiffres clés de Campus France.
Une précision s’impose. Ces statistiques, établies à partir des données de l’Unesco et de l’OCDE, recensent les étudiants inscrits à l’étranger en vue d’un diplôme. Elles ne distinguent pas ceux partis directement après le bac de ceux qui rejoignent un master ou un doctorat. Dans certains pays, la part des inscrits en licence est toutefois écrasante : 68 % des Français en Belgique et 65 % au Royaume-Uni sont au niveau Bachelor. Pour ces destinations, le départ se joue bien à la sortie du lycée.
Partir n’est plus une exception : c’est devenu une stratégie.
Le trio francophone en tête
Premier enseignement : la langue reste la boussole. Selon les données du SIES et de l’Unesco relayées par AEF Info, le Canada et la Belgique accueillent chacun environ 19 000 Français, devant la Suisse, qui dépasse les 12 000. Les deux premiers concentrent à eux seuls près d’un tiers des Français en mobilité diplômante, d’après Campus France.
La Belgique séduit pour des raisons concrètes. Campus France relève que certains cursus y sont plus faciles d’accès qu’en France : médecine, pharmacie, psychologie, écoles d’art. Proximité, langue commune, filières moins saturées : le pays cumule les arguments. Le Canada, lui, attire par son réseau universitaire et par la possibilité d’étudier en français au Québec.
L’Europe, première terre d’accueil
Contrairement à une idée reçue, les Français ne partent pas d’abord vers les grands campus anglo-saxons. Selon une note d’information du SIES de mars 2024, plus de 51 000 d’entre eux étaient inscrits dans un autre pays européen dans le cadre d’un diplôme, surtout en Belgique, en Espagne et en Allemagne, puis en Roumanie, malgré la distance.
L’Espagne, avec près de 12 000 étudiants français, dépasse le seuil des 10 000. L’Allemagne progresse à bas bruit : près de 10 000 Français y étudient, avec une croissance de 37 % sur cinq ans selon Campus France. La Roumanie, quant à elle, s’est fait une place inattendue, portée notamment par des filières de santé.
Le Royaume-Uni, longtemps deuxième choix des bacheliers, semble marquer le pas : plus de 12 000 Français y étaient inscrits en 2021 selon Campus France, contre environ 10 000 dans des données plus récentes relayées par AEF Info. Ces deux sources n’ont pas forcément le même périmètre, et cette baisse est donc à manier avec prudence. Le Brexit, les formalités de visa et le niveau des frais de scolarité sont souvent avancés pour l’expliquer, sans que les chiffres suffisent à l’établir.
Pourquoi partir ?
Les motivations se recoupent, sans jamais se confondre.
- Contourner la sélection. Quand Parcoursup répond « en attente » ou « non », une porte peut s’ouvrir ailleurs, notamment en Belgique dans les filières de santé.
- Étudier autrement. Les universités étrangères sont souvent citées pour leur pédagogie par projet et leur suivi plus individualisé, sans que ce constat vaille pour tous les établissements.
- Investir dans un parcours. Maîtriser une langue, avoir vécu seul à l’étranger, se constituer un réseau : autant d’atouts que les familles espèrent valoriser plus tard.
- Profiter de politiques d’accueil. Campus France note que le Royaume-Uni, le Canada et l’Allemagne ajustent leurs politiques pour faciliter la venue d’étudiants étrangers, en réponse à des besoins de main-d’œuvre.
À ne pas confondre : Erasmus+. La France en est le premier pays d’envoi, avec 57 418 étudiants et personnels en 2023 (+18 % en cinq ans), mais il s’agit de séjours d’échange, pas de cursus complets à l’étranger.
Un choix qui coûte, et qui trie
Reste l’argent, tabou tenace de la mobilité. Là où l’enseignement supérieur public français reste relativement abordable, de nombreux établissements étrangers, surtout hors d’Europe, facturent des frais de scolarité sans commune mesure, qui varient fortement d’un pays et d’une filière à l’autre. À cela s’ajoutent le logement, le visa, les assurances et le voyage.
D’où un paradoxe possible : la mobilité est célébrée comme un facteur d’ouverture, mais partir loin suppose souvent des moyens, ou une bourse. Les destinations proches et moins coûteuses, comme la Belgique, l’Espagne ou l’Allemagne, pourraient ainsi jouer un rôle d’alternative pour des familles aux budgets plus modestes. C’est une hypothèse plausible, que les statistiques disponibles ne permettent pas de vérifier.
Et la France, dans tout ça ?
Le mouvement n’est pas à sens unique. La France a accueilli 430 466 étudiants étrangers en 2023-2024, puis 443 500 en 2024-2025, soit 3 % de plus sur un an et 17 % sur cinq ans, selon Campus France et le SIES. L’objectif présidentiel d’un demi-million d’étudiants étrangers à l’horizon 2027 semble à portée de main.
Ces deux flux, entrants et sortants, ne reposent pas sur les mêmes périmètres et ne se soustraient pas. Ils racontent toutefois la même histoire : celle d’un enseignement supérieur devenu un marché mondial, où les jeunes comparent, arbitrent et, de plus en plus, bougent.
Un signal, pas une désertion
Faut-il y voir un désaveu du système français ? Rien ne l’indique. Avec environ 4 % des étudiants en mobilité diplômante, l’immense majorité des bacheliers continue de choisir la France. Mais la tendance est nette : le diplôme étranger n’est plus un pari exotique. Il devient une option de repli pour les uns, un projet mûrement pesé pour les autres.
Pour les familles, l’enjeu est désormais de s’informer tôt, de comparer les coûts réels, de vérifier la reconnaissance des diplômes et de se méfier des seules promesses des agences de recrutement. Pour les pouvoirs publics, il est de comprendre ce que ces départs discrets disent des tensions d’accès à l’enseignement supérieur. La question n’est plus de savoir si les bacheliers partent. Elle est de savoir pourquoi, et à quel prix.


